André Montpetit

11/21/2014

 

André Montpetit un oublié de la nuit

Texte de Saël  Lacroix paru dans la revue française Papiers Nickelés


André Montpetit est l’un des dessinateurs québécois les plus brillants de sa génération, mais qui le connaît aujourd’hui ?
Ce dessinateur hors pair à l’imagination débordante, qui enflamma l’univers de l’affiche et de la bande dessinée
au cours des années 1960 et 1970, avait disparu de la sphère publique depuis plus de 25 ans.
Le 27 septembre dernier, au terme d’une recherche ardue et pleine de rebondissements,je l’ai retrouvé, un mois seulement avant qu’il ne rende l’âme dans un anonymat presque complet.
Hommage à un pionnier du neuvième art tombé dans l’oubli.

André Montpetit, dit Arthur, est passé comme une
étoile filante dans le paysage artistique du Québec.
Né le 20 mars 1943 à Montréal, il manifeste dès
l’enfance un talent créatif exceptionnel et laisse présager
un caractère indépendant et rebelle. Après un
court séjour à l’École des Beaux-arts, dont il ne tolère pas l’encadrement restrictif, il entame dès la jeune vingtaine sa vie de bohème.
« Bateau ivre » aspirant à voguer librement, il trouve un port à sa convenance au sein du nouvel atelier fondé par le graveur Richard Lacroix : l’Atelier libre de recherche graphique.
La révélation Premier centre de création libre d’estampes au pays, cet atelier montréalais se démarque par son mode de fonctionnement inédit.
Tenant d’un art social hérité de l’Atelier 17 de Stanley William Hayter à Paris, il constitue un lieu d’expérimentation des plus dynamiques favorisant l’interaction entre ses artisans. Nourri par l’énergie bouillonnante de cette pépinière d’artistes venus d’horizons divers, Montpetit en fait son lieu de prédilection.
Les premières réalisations du jeune surdoué attirent l’attention. Ses dessins, affiches et sérigraphies, empreints d’un humour féroce, choquent le bon goût et bouleversent les idées reçues.
Doté d’un esprit acéré doublé d’un sens de
l’observation exceptionnel, l’artiste taciturne
impose le respect par la force de son trait et
celle du regard sans concession qu’il porte sur
les choses. Lacroix le redit encore aujourd’hui,
sans détour : « Personne ne pouvait lui dire
quoi faire. Si l’on interférait le moindrement
avec sa liberté, il devenait intraitable. Mais il
avait un oeil perçant. Le système, il le comprenait
mieux que n’importe qui. »


Les années politiques
À la fin des années 1960, la Révolution tranquille
bat son plein au Québec. Mai 68 et la
Guerre du Vietnam inspirent d’importants
mouvements de contestation, le mouvement
étudiant est en effervescence et l’idée d’indépendance
fait son chemin. Sur la scène artistiquerésonne encore l’écho du cri lancé 20 ans plus tôt par PaulÉmile
Borduas et son “Refus Global”. Une jeunesse nombreuse
et avide d’innovation entend bien prendre la place
qui lui revient.
Dans ce contexte, « Arthur »
connaît ses moments les plus
inspirés. Au sein du collectif
Fusion des arts, regroupement
d’artistes s’employant à questionner
le rapport entre l’art
et la société, il réalise une série
d’affiches à portée politique
sur les thématiques de l’heure.
Revendicatrices et innovatrices
du point de vue graphique,
ces images s’attribuent le
caractère populaire de l’affiche
tout en faisant accéder celle-ci
au statut d’oeuvre d’art.
Oscillant toujours entre le
dérisoire et le sérieux, l’iconoclaste
déclare dans l’une de ses
rares entrevues : « Pour moi,
ce qui est important en tant
qu’individu, c’est de garder le
sens de l’humour. Dans n’importe
quelle structure, il n’y a
pas moyen de rien faire sans
cela. Si l’on se prend au
sérieux, c’est foutu ! Ce qui
m’intéresse, c’est le côté troublefête.
S’il faut mettre des bâtons
dans les roues de la révolution,
je vais en mettre. C’est comme
ça ! On veut changer la
société ? Mais quand la société
va être changée, je vais être
dans le même état qu’aujourd’hui
par rapport à celle-ci :
un état critique. Et ça, il le
faut. C’est indispensable. »

Au sommet de son art
Au tournant des années 1970,
le Québec assiste à la résurgence
de la bande dessinée
comme médium d’expression
artistique. L’heure est au foisonnement
d’idées, à l’imagination
pure et débridée. De
nouveaux créateurs se rassemblent
et s’organisent, donnant
naissance à ce que l’on surnommera
le « Printemps de la
bande dessinée québécoise. »
Repéré par l’excentrique
poète Claude Haeffely, André
Montpetit se joint, avec
Marc-Antoine Nadeau et
Michel Fortier, au mythique
Chiendent, premier groupe
local de bédéistes. Au sein de
l’équipe, les idées fusent et le
potentiel créatif est énorme.

Malgré un marché embryonnaire
et encore frileux, l’audacieux collectif parvient à faire
publier quelques-unes de ses planches dans divers périodiques.
Figure de proue de la discipline, Montpetit est alors au sommet
de son art. Ses dessins novateurs et ses textes cinglants en font
éclater les paramètres et suscitent l’admiration unanime de ses
pairs. Serge Chapleau, aujourd’hui caricaturiste à La Presse, le plus important quotidien francophone au pays, se souvient d’un talent brut qui se démarquait : « À cette époque, André était un grand artiste. Ce qui pouvait sortir de la pointe de sa plume était simplement exceptionnel. »
Mais l’artiste opiniâtre ne saura composer avec le succès. Bien
qu’il bénéficie d’une tribune inouïe avec le magazine à grand
tirage Perspectives qui lui consacre une double page couleur, il abandonne après cinq numéros2 une opportunité qui en aurait
pourtant fait rêver plus d’un. Peur du regard de l’autre ? Aversion pour le succès et la reconnaissance ? Opposition à toute forme de commercialisation de son art ? Ou incorrigible désinvolture ?
Quoi qu’il en soit, il bifurque envers et contre tous, sans égard pour les éloges ou la rétribution. Le grand solitaire n’écoutait qu’une seule voix : la sienne.

 

 

 

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